Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
dimanche 12 avril 2026
Dimanche poétique 737: Alfred de Musset
jeudi 9 avril 2026
Voyager avec un mook sous les yeux
Après une cinquantaine de numéros caractérisés par leur grande taille, en effet, Sept.mook, numéro 53 de la série, se présente sous un nouveau format, plus ramassé que d'ordinaire. Outre les publicités de rigueur dans un média d'information (j'en parlais naguère – l'étude d'Alain Clavien...), le lecteur y trouve mille délices sur le thème du voyage. Ce numéro, en effet, se propose, en partenariat avec l'Union des éditeurs de voyage, de donner à lire des extraits représentatifs de livres rédigés par des écrivains ou des reporters à l'âme bourlingueuse. Les destinations comme les angles sont aussi divers que les auteurs. Et, comme il se doit pour des livres appelés à vivre longtemps, son papier est agréable au toucher.
Concession à l'actualité au sens large (vous avez dit Donald Trump?), c'est un témoignage sur la médecine au Groenland qui ouvre ce recueil. C'est dense, et on trouve dans ces lignes les enjeux d'une politique de soins typique d'un pays peu peuplé qui a choisi, malgré tous les inconvénients que cela peut avoir, la centralisation à la danoise. Quitte à faire du chiffre au détriment du soin... ce que l'autrice, Annie Kerouedan, elle-même médecin en ces terres, constamment désireuse de soigner sans relâche, regrette: c'est "Uummannaq, mon hôpital et ma défaite".
Le lecteur du numéro 53 de Sept.Mook va se retrouver baladé aux quatre coins du monde, généralement dans des recoins où il n'ira guère: la Bolivie et l'Argentine évoquées dans "Remercier la Pachamama" d'Angélique Mangon, les terres Maasai qu'on ne connaît guère que grâce au roman "Le lion" de Joseph Kessel et que revisitent, un brin militantes, les plumes conjointes de Philippe Geslin et Mackrine N. Rumanyika: il y sera question d'excision, de clanisme... et d'émancipation. Et puisqu'il est question de lion, cette rencontre à la Kessel, l'autrice Soline Lippe de Thoisy l'offre, empreinte de ressenti personnel, dans "Le jour où l'Okavango s'est ouvert".
Si les pays abordés sont bien connus du lecteur, les reporters savent y trouver une approche méconnue – on pense à la démarche historique d'Adam Brookes dans "L'exil secret de la Cité interdite", racontant un déménagement patrimonial en Chine, où à "L'Ile aux esprits" de Rosemary Taleb-Rivière, vision atypique de Taïwan. Le voyage est plus intérieur dans "De thé et d'amour" d'Hubert Delahaye, qui laisse résonner dans ses lignes les vibrations d'une cérémonie du thé à la japonaise oscillant entre aisance et rigueur. Enfin, on s'observe avancer sur la glace du Zanskar dans "Zanskar, à pas de glace" de Marie-Laure Vareilles.
La plupart de ces textes sont rythmés par de belles et rares illustrations, choisies pour leur force – il n'est qu'à penser à la couverture du mook. Le rythme fluctue du reste au gré des reportages, jusqu'à l'extrême: le numéro 53 de Sept.Mook se termine sur une intéressante interview, instructive même, de Maylis de Kerangal, menée par Benoît Heimermann. Il est à noter qu'après les très grands et lourds formats des livraisons précédentes, la taille de "presque-poche" de ce numéro 53, né sous un format inférieur à A5, repensé de fond en comble en vue d'un dynamisme accru, permet de l'emporter partout. Par conséquent, le lecteur appréciera la qualité des poignées de minutes de lecture que lui offriront chacun des textes recueillis. Et voilà l'astuce: à l'inverse des articles de presse classiques, les textes réunis dans cette livraison vieillissent bien!
Sept.Mook 53, Villars-sur-Glâne, sept.ch, 2026.
Le site des éditions sept.info (pour commander un numéro, mais aussi pour s'abonner).
mardi 7 avril 2026
Une journaliste face aux banquiers genevois
Ce monde de la presse, l'écrivain le dépeint avec une acuité indéniable: une fois exposée la théorie de la liberté de presse, il y a la pratique. En s'intéressant aux papiers énigmatiques que Charlotte Vasiliev reçoit un beau jour, elle met le doigt dans un engrenage aux multiples ramifications. Mener l'enquête, c'est en effet souvent toucher à des susceptibilités et à des ordres bien en place. On y pense par exemple lorsque l'on découvre que le rédacteur en chef est ami avec l'une des personnes impliquées: un banquier qui finance un journal qui, comme tous, et surtout aujourd'hui, recherche désespérément des fonds – on pense ici à l'étude "L'argent de la presse suisse" d'Alain Clavien. Autre élément: lorsqu'un journaliste est sur un gros coup, ses collègues sont-ils vraiment des soutiens?
Au fil des pages, l'auteur donne à voir le développement d'une enquête journalistique, jusqu'à sa publication. Belle relation des méandres du métier! L'article est régulièrement mis à l'épreuve des relectures par la rédaction en chef, à la recherche de la moindre faille: un simple faisceau d'indices ne suffit pas à se mettre à l'abri d'une plainte pour diffamation. Et en l'espèce, il y a du lourd: Charlotte Vasiliev tente de démontrer qu'une banque privée genevoise a vu le jour en se finançant sur de l'or nazi. Incidemment, elle se retrouve aussi sur la piste d'un mystérieux "journal intime d'Hitler", qui rappelle ses "Carnets", un faux notoire. L'auteur va jusqu'à décrire ces écrits chimériques, suggérant que la calligraphie de son auteur penche à droite mais qu'il dessine bien – des mots d'enfants dont la maîtresse exige qu'ils écrivent droit, mais ça suffit pour un serment secret propre à tendre l'intrigue d'un roman.
Enfin, l'écrivain rend justice à la Genève internationale, où se noue l'intrigue de "Enquête Baumann", en donnant à ses personnages des noms qui semblent venus de partout: un peu de couleur slave pour Charlotte Vasiliev, mais aussi française, italienne, voire juive. Ce roman est du reste branché sur le monde, puisqu'il lorgne du côté de la société écran Octogon, au Liechtenstein, cheville ouvrière de plus d'un financement fondé sur l'or nazi (son fondateur, le marchand d'armes suisse Rudolf Ruscheweyh, apparaît comme personnage de ce roman), comme de la Spiegelgasse à Zurich, berceau du dadaïsme, où sommeille un cadavre.
"Enquête Baumann" est un roman richement documenté dont les aspects historiques gardent leur actualité – à travers la personne de Rudolf Ruscheweyh, c'est l'entreprise Oerlikon-Bührle que l'auteur questionne de loin, sans la citer. Quant à l'enquête proprement dite, elle s'avère captivante, portée qu'elle est par une écriture qui privilégie l'efficacité et se décline en chapitres courts qu'on adore dévorer.
Philippe Krauthammer, Enquête Baumann, Genève, Cousu Mouche, 2026.
Le site des éditions Cousu Mouche.
dimanche 5 avril 2026
Joyeuses Pâques!
Christ est ressuscité! Oui, il est vraiment ressuscité! Pèlerins de passage, visiteuses et visiteurs habitués, je vous souhaite une belle et sainte fête de Pâques! Bon dimanche et un magnifique printemps à vous toutes et tous, ensoleillé et empreint de joie!
Source de l'image: Berliner Zinnfiguren.
samedi 4 avril 2026
Des Allemands en Nouvelle-Guinée
Olivier Dami – Dans ses romans, l'écrivain suisse Olivier Dami a l'âme voyageuse et curieuse d'histoire. On se souvient ainsi de "Cataractes", situé du côté du Kenya dans l'esprit de "La ferme africaine" de Karen Blixen, ou de "Une équipée indienne", traversé par le fantôme de Gandhi. Et voilà qu'il récidive avec "Terra incognita": cette fois, le lecteur est emmené en Nouvelle-Guinée, dans les années 1930. Et pour y parvenir, en ce temps-là déjà, il fallait prendre l'avion...
... c'est donc l'image d'un avion qui ouvre "Terra incognita". L'auteur se montre lyrique en développant, dès les premières lignes de son ouvrage, la métaphore classique de l'avion vu comme un grand oiseau de métal. Il en résulte une entrée en matière imposante, d'autant plus solennelle par ailleurs que la pilote de l'appareil n'est autre qu'Amelia Earhart, pionnière de l'aviation et contemporaine de Lindbergh. Son rôle se cantonne au début de "Terra incognita"; il s'avère exemplaire d'un aspect intéressant: en son temps, une part non négligeable de la Nouvelle-Guinée demeure inexplorée et réputée hostile, vue d'en bas. Mais vue d'avion, tout change: il y a des humains dans cette zone blanche de la carte du monde. Et peut-être des ressources...
Le lecteur suit plusieurs types de personnages fictifs. Il y a d'un côté les missionnaires, qui animent des colonies et se donnent pour mission de convertir les indigènes, que l'auteur décrit comme assez accueillants envers les différentes versions du protestantisme hérité de Luther. Quitte à esquiver les conflits et les zones d'ombre, comme s'il n'osait pas s'y frotter, l'écrivain dessine ainsi un contexte où l'homme blanc, venu en particulier d'Allemagne, s'entend finalement bien avec des peuples autochtones pourtant parfois anthropophages.
Quant aux tensions, il appert, sous la plume de l'auteur, qu'elles naissent plutôt entre obédiences, voire entre époux: le protestantisme doit-il gagner en libéralisme, accepter par exemple que les femmes prêchent? Sans se perdre en argumentations lourdes, l'écrivain pose un débat qui devait être d'actualité dans les années 1930. Des années qui, vues de Nouvelle-Guinée, paraissent bien sereines, à la Gauguin, alors que les bruits de bottes se multiplient en Europe – l'auteur joue ce contraste par le biais du courrier que reçoivent les missionnaires, vus, et cela peut se discuter, comme de bons colons vivant en paix.
Ce n'est que dans un second temps qu'arrivent d'autres colons, plus avides et moins respectueux, qui ont compris qu'il y avait de l'or à saisir dans les terres inconnues de Nouvelle-Guinée, pour le bénéfice de la métropole. Vraiment? L'idée que la fortune tirée de la terre bénéficie aussi aux autochtones est présente chez certains personnages de "Terra incognita". Ces nouveaux colons verront cependant d'un œil condescendant tel personnage qui, rêveur et passionné par la végétation, deviendra biologiste à l'âge adulte, porteur d'une idée révolutionnaire pour son temps: oui, les arbres communiquent entre eux.
Une fois de plus, Olivier Dami mêle les lieux et les personnages réels à des êtres de fiction pour développer une courte intrigue qui donne à réfléchir. Celle-ci est portée par une écriture très soignée au vocabulaire riche et précis – on retrouve ainsi derrière l'écrivain l'ancien champion d'orthographe, connaisseur des mots dans leur sens le plus recherché.
Olivier Dami, Terra incognita, Paris, L'Harmattan, 2026.
Le site des éditions L'Harmattan.
vendredi 3 avril 2026
Instants chimériques aux confins du songe
Signées successivement K. Sangil, Amélie Hanser et Florence Cochet, les trois premières nouvelles du début du récit restent aux frontières du rêve, pensé comme un objet commercial comme un autre. Chez K. Sangil, il s'agit de fournir des rêves à des individus à des fins thérapeutiques; Amélie Hanser amène son lectorat dans une boutique où l'on peut consommer des rêves comme de l'opium; quant à Florence Cochet, sa nouvelle d'anticipation située à Londres offre une récompense à qui trouvera tel ou tel rêve. Cela, avec une question constante: si l'on pose que les conditions sont réunies pour ce faire, un humain peut-il profiter des rêves des autres, et quelles sont dès lors les questions éthiques que cela soulève?
Les nouvelles qui suivent approchent la notion même de rêve, qu'on en soit acteur (on se rêve insecte dans la nouvelle de Fabrice Pittet, ou paralysé sauvé par un implant chez Christophe Barraud) ou qu'on oscille entre rêve et réel – tel est le propos de Catherine Rolland, qui offre la belle et étrange description d'une cathédrale où l'on pourrait se perdre. La construction astucieuse de la nouvelle de Cyril Vallée, quant à elle, s'apparente à un zapping – ou alors à la diversité des songes que chacun fait, nuit après nuit. Le rêve peut être cauchemar avec le refus de la lecture chez Bernard F. Crausaz, ou de son interdiction chez Kate Wagner: impossible de ne pas penser, dès lors, au mot de Valery Larbaud: "Ce vice impuni, la lecture...".
Cela va jusqu'aux mondes les plus oniriques, créés par exemple par un Lucien Vuille inspiré par le monde animal, voire historiques et mythologiques – et par ailleurs talentueux illustrateur du livre: on pense à l'opposition franche entre songe et chimère portée de manière allégorique par David Tschopp ou au rêve historique imaginé pour l'Helvète Divico dans la nouvelle signée Bénédicte Gandois – qui propose par ailleurs de courts textes intercalaires qui, relayés par allusions par les auteurs du recueil, en garantissent la cohésion.
Ballotté entre réel et imaginaire par des écrivains qui font ici un bel assaut d'imagination, le lecteur sort ainsi de sa lecture de "Songes & chimères" avec le souvenir tourbillonnant d'une série de textes imaginatifs qui revisitent, avec un regard bien contemporain, le monde ambivalent des songes.
Collectif, Songes & chimères, Cossonay-Ville, Editions de la Maison rose, 2026. Illustrations de Lucien Vuille.
Le site des éditions de la Maison rose.
jeudi 2 avril 2026
Infertilité intime et fertilité de la vie: un été dans la vie d'un couple
Avec "Rêves d'azote", le lecteur découvre un livre écrit dans un style tranchant qui affectionne les phrases courtes. A cela vient s'ajouter, à l'occasion, une pointe d'humour: la narratrice a de quoi interroger un environnement biologique qui lui refuse d'enfanter, et aussi de quoi rire de soi et de son couple.
Il est permis de considérer la quête d'un enfant représentée dans "Rêves d'azote" comme un fil rouge, voire comme un McGuffin. Certes, l'écrivaine évoque les actes médicaux, les inquiétudes et les risques à chaque étape d'une fécondation in vitro; à son ouvrage, elle vient même ajouter l'hypothèse d'une adoption, suggérée par l'entourage. Médecin, la narratrice évoque aussi une évolution de son statut: la voilà qui devient patiente et s'astreint à quitter son métier pour ne pas être sur les deux bords.
Mais voilà: il n'y a pas que les difficultés de la fécondation dans la vie. Dès lors, la romancière décrit en parallèle un été de vacances en Italie, que la narratrice passe avec Frédéric. À la richesse de l'introspection narrée d'une femme qui désespère d'enfanter, répond dès lors le foisonnement de la relation d'une vie parmi les humains – mais aussi parmi les défunts qui leur font écho.
Ces vacances en Italie permettent à l'autrice d'installer une tension entre la vie et la mort, aussi de façon métaphorique: à l'image de vie recherchée au travers d'une possible naissance, se greffe par exemple dans le vécu de la narratrice l'image d'un plat de fruits de mer, forcément morts. D'image en image, quitte à convoquer les fantômes humains, cette tension est omniprésente dans "Rêves d'azote".
L'écrivaine sait enfin évoquer une histoire d'amour, celle qui unit solidement Frédéric et la narratrice, face à une adversité biologique peut-être hantée par des ancêtres plus ou moins bien cernés. Quant à la lecture des livres de la psychologue Vinciane Despret, ses épisodes rythment à leur manière ce qui donne de l'épaisseur psychologique à ce petit livre talentueux qu'on lit rapidement et qui a de quoi résonner longtemps.
Claire May, Rêves d'azote, Vevey, Hélice Hélas, 2026.
Le site des éditions Hélice Hélas.





