vendredi 10 juillet 2026

A l'enseigne des cœurs battants

Collectif – Ils se sont passé le mot: dix autrices et trois auteurs, dont la plupart font partie du GAHeLiG, ont choisi d'écrire une nouvelle dans le genre de la romance, avec une seule contrainte: un ancrage fort dans un terroir de Suisse romande. Paru à l'enseigne de La Maison Rose, préfacé par Marie Lyonnet, le recueil "Cœurs de Suisse" est le beau résultat de ce projet commun qui associe des écrivains familiers du genre comme de parfaits débutants – et débutantes.

Tous domiciliés en Suisse romande, les écrivains qui se sont lancés dans l'aventure ont tous choisi un cadre qui, de manière plus ou moins marquée, sera nécessairement plus significatif que le décor interchangeable d'une grande ville. C'est là une première contrainte, tant il y a peu de Paris ou de New York en Suisse romande. Les romances se développent donc dans des lieux-dits ou de petites localités, à l'exception peut-être de la très urbaine romance "Un ciel entre nous" de Jean Morisod qui, à Genève, dévoile les cruautés et la vanité du milieu professionnel du luxe. Quant aux personnages, loin des "citadines branchées" que courtisaient naguère les éditions Red Dress Ink, ceux-ci apparaissent le plus souvent directement accessibles au lectorat, avec leurs lumières et leurs zones d'ombre. Accessibles, voire accueillants: on pense à la gouleyante nouvelle "La délivrance" de K. Sangil, où la fausse monnaie façon Farinet flirte avec des sentiments amoureux on ne peut plus vrais, fluidifiés par un peu de bon vin valaisan –– le pendant local du Cosmopolitan de Carrie Bradshaw dans "Sex And The City". De quoi faire monter le rouge aux joues!

De manière générale, on sent dans chaque texte l'envie, de la part des auteurs, d'expérimenter, de se détacher un tant soit peu des figures imposées du genre. Cela apparaît dès la première nouvelle, "Le Chant de l'eau" de Céline Chételat, empreinte de tendresse, qui fait toute leur place aux amours enfantines qui grandissent avec les cœurs qui les portent. Venus d'autres horizons, le fantastique ou la science-fiction par exemple, certains auteurs tentent, non sans succès, de rapprocher les genres. 

Cela donne "Le silence des runes" de David Tschopp, avec ses extraterrestres séquestrés qui rappellent, peut-être, par leur sort, les réfugiés qui arrivent en Suisse et qu'on loge dans des centres où la liberté est toute relative, ou alors "Les larmes de la dame blanche" d'Anaïs Guiraud, aux ambiances nocturnes à la fois fantastiques, inquiétantes et romantiques. Sans oublier une nouvelle aux ambiances nocturnes également, mais plus musclée, menée sur les chapeaux de roue autour d'un talisman: "Ici ou ailleurs" de Fabrice Pittet. Quant à la nouvelle "Le Jura Express" de Charlene Kobel, il laisse planer le doute: les cow-boys qui ont attaqué un train touristique jurassiens sont-ils de vrais outlaws venus du passé pour troubler une bande d'amis en goguette, déguisés en personnages du Far West?

L'amour étant un sentiment de toujours, plus d'un auteur s'est aventuré dans le genre de la romance historique. Bénédicte Gandois a emprunté à un épisode méconnu mais bien réel de la Réforme en terre vaudoise l'amorce de sa nouvelle "L'ange musicien", alors que, dans la veine "hate to love", Amélie Hanser réinvente, à grand renfort de dialogues rosses, l'invention de la fondue moitié-moitié sur un marché fribourgeois: c'est "Deux cœurs fondus". Et si son sujet, la confiserie à base de chaudrons en chocolat, est tout à fait actuel, "A la belle Escalade" d'Elisa Alberte se fonde sur la tradition de l'Escalade, née au lendemain d'une tentative d'invasion de Genève par les Savoyards. Et puisqu'on a parlé de narration "from hate to love", mentionnons encore ici "Retour aux sources" de Méline Darsck, qui relate le retour au village d'un grand ponte du rap à scandale, plus habitué aux groupies trop accueillantes qu'à l'accueil rugueux qu'on va lui faire chez lui – enfin, chez lui... ça se discute!

Enfin, le lecteur relève deux nouvelles qui s'aventurent du côté de l'homoromance: d'une part "La danse des automates" d'Azalyne Margot, empreinte de tendresse mais aussi parfaitement documentée autour du monde des boîtes à musique de gare, et d'autre part "Le jet d'eau dans la peau" de Stéphanie Manitta, où les sentiments semblent se rire de certaines contraintes liées au genre, sur fond d'aliments réconfortants servis dans un salon de thé. 

Il déborde d'amour, ce "Cœurs de Suisse". Et surtout, il a offert à treize écrivains l'occasion de revisiter, sur la longueur d'une nouvelle suffisamment développée pour que naisse une histoire d'une certaine épaisseur, le genre populaire mais parfois décrié de la romance. De nouveaux sentiers à explorer? C'est ce que nous diront, à l'avenir, les parcours de chacun des autrices et auteurs.

Collectif, Cœurs de Suisse, Cossonay, La Maison Rose, 2026.

Le site des éditions La Maison Rose.


dimanche 5 juillet 2026

Dimanche poétique 749: Charles Guérin

Conseils au solitaire

Aie une âme hautaine et sonore et subtile, 
Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ; 
Forge en sceptre l'or lourd et roux de tes entraves, 
Ferme ton coeur à la rumeur soûle des villes ;

Entends parmi le son des flûtes puériles 
Se rapprocher le pas profond des choses graves ; 
Hors la cité des rois repus, tueurs d'esclaves, 
Sache une île stérile où ton orgueil s'exile.

Songe que tout est triste et que les lèvres mentent. 
Et si l'heure en froc noir érige du silence 
Les lys où mainte femme encor boira ton sang,

Marche vers l'inconnu, peut-être vers le vide, 
Dans l'ombre que la Mort effarante en fauchant 
Du fond des horizons projette sur la Vie.

Charles Guérin (1873-1907). Source: Bonjour Poésie.

samedi 4 juillet 2026

Un mariage et quarante ans d'odyssée

Libar M. Fofana – Le premier roman de l'auteur guinéen Libar M. Fofana, "Le fils de l'arbre", est porté par un souffle épique et aventureux rare. Il est également irrigué par l'expression d'une certaine sagesse de la vie, portée au gré de palabres comme de conversations par les nombreux personnages qui le hantent. Il y sera question de richesse dans un contexte pauvre, de manière de vivre là où règne un fonctionnement social clanique paralysant, soumis aux superstitions et aux questions d'honneur. 

Dans "Le fils de l'arbre", le lecteur suit le personnage de Bakari, marié en son absence et à son insu à Bintou, qui a un enfant de son oncle, Youssoufou. Peu désireux de jouer ce jeu qui lui est imposé, il s'enfuit. S'ensuit une errance de quarante ans qui a tout d'une odyssée – la durée l'évoque, mais aussi, par exemple, le chien qui reconnaît son maître à son retour au village. 

Cette période d'errance constitue le tissu du roman "Le fils de l'arbre". Elle recèle son lot de péripéties, révélatrices pour le lecteur occidental d'un monde particulier qui fonctionne selon ses propres règles et usages: un sens de l'hospitalité quasi sacré mais qui n'empêche pas les rumeurs, une certaine corruption, et aussi une vision déformée du monde des Blancs, en particulier Faranzi – la France. 

On se retrouve ainsi avec l'histoire d'un policier qui rackette un gamin porteur de pépites d'or qui tente de vendre un carton à proximité d'une gare, celle d'enfants qui, face à une situation grave, n'osent pas intervenir parce qu'ils ne sont pas censés être au courant et craignent la sanction, un paralytique maudit qui trimballe une béquille qui, elle-même, recèle son secret. Là où Youssoufou pratique la pêche, qui lui permet de vivre et de faire vivre sa mère, Bakari se met à l'agriculture. 

Tout cela est raconté avec le ton flamboyant d'un auteur qui, l'espace de 254 pages qui se savourent lentement pour en apprécier les images et le vocabulaire opulent, nourri encore de régionalismes, développe tout le talent d'un conteur hors pair. Une belle découverte!

Libar M. Fofana, Le fils de l'arbre, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2004.

Egalement lu par Yves Chemla.


mercredi 1 juillet 2026

Quelques vies sur une photographie

Françoise Cohen – Il y a tant d'histoires qui peuvent naître d'une simple photographie! Signé Françoise Cohen, le livre atypique "Il fait chaud à Tanger au printemps" explore les potentialités d'une image prise en 1944, où figurent cinq personnes: une photo de famille un peu solennelle, grave, avec un fond quelque peu nuageux. Sur le mode de la transmission familiale, un dialogue s'engage dès lors entre Joséfa, la mère, qui s'installe dans une résidence pour seniors, et sa fille, Francesca, chargée de mettre l'image en place sur une étagère. 

"Il fait chaud à Tanger au printemps" revêt une forme atypique, entre recueil de nouvelles et court roman, tant les dix nouvelles qui se succèdent, elles-mêmes divisées en séquences, sont liées entre elles. L'impression d'une histoire éclatée naît dès lors du fait que les récits collectés par Francesca se suivent dans un ordre qui n'a rien de chronologique afin de créer une mosaïque d'instants vécus à Tanger certes, mais aussi à Oran, à Salonique, à Paris, voire à Buenos Aires, au fil des années de vie de celles et ceux qui figurent sur la photo.

Celle-ci recèle quelques secrets plus délicat que l'autrice dévoile avec adresse, par exemple celle d'un sixième personnage: morte trop tôt donc absent de l'image, une enfant semble encore la hanter. Quant au sérieux apparent des personnes – deux hommes et trois femmes – il rappelle que la mort rôde en ces temps de guerre: l'ombre du nazisme plane sur cette famille juive d'origine française, et quelqu'un, dans le groupe, a décidé de s'engager de manière périlleuse. En fin de lecture, le lecteur comprend ainsi la valeur et la "rareté", au niveau d'une famille, d'une telle image, qu'il ne sera peut-être plus possible de reproduire.

Le lecteur se laisse volontiers captiver par les pages denses de ce court ouvrage qui oscille entre recueil de nouvelles et roman. Il devine que probablement, les personnages mis en scène ne sont autres que les alter ego des proches de l'autrice elle-même – ce qu'indique l'italianisation des noms de certains personnages. Et enfin, il fait la découverte de ce que peut avoir été la vie d'une famille, de la Seconde guerre mondiale à la fin du vingtième siècle, voire au-delà.

Françoise Cohen, Il faut chaud à Tanger au printemps, Paris, L'Harmattan, 2026.

Le site des éditions L'Harmattan.


dimanche 28 juin 2026

Dimanche poétique 748: Maurice Rollinat

Repas de corbeaux

C'est l'heure où la nuit fait avec l'aube son troc. 
Dans un pays lugubre, en sa plus morne zone, 
Précipité, profond, massif comme le Rhône 
Un gave étroit, muet, huileux, mou dans son choc ; 
Sol gris, rocs, ronce, et là, parmi les maigres aunes, 
Les fouillis de chardons, les courts sapins en cônes. 
Des corbeaux affamés qui s'abattent par blocs ! 
Ils cherchent inquiets, noirs dans le blanc des rocs ; 
Tels des prêtres, par tas, vociférant des prônes,
Ils croassent, et puis, ils sautent lourds, floc, floc !
Soudain, leur apparaît, longue au moins de deux aunes, 
Une charogne monstre, avec l'odeur ad hoc !...
Ils s'y ruent ! griffes, becs taillent, frappent d'estoc. 
Acharnés jusqu'au soir, depuis le chant du coq, 
Ils dévorent goulus la viande verte et jaune 
Dont un si bon hasard leur a fait large aumône. 
Puis, laissant la carcasse aussi nette qu'un soc, 
Se perchant comme il peut, tout de bric et de broc, 
Dans un ravissement que son silence prône,
Au-dessus du torrent, le noir troupeau mastoc, 
Immobile, cuvant sa pourriture, trône. 
Sous la lune magique aux deux cornes de faune.

Maurice Rollinat (1846-1903). Source: Bonjour Poésie.

mardi 23 juin 2026

Je est un autre... quand les services secrets s'en mêlent

Sébastien Bouchery – Elle paraît complètement folle, l'ouverture du roman "Cadran" de l'écrivain stéphanois Sébastien Bouchery: d'un moment à l'autre, plus aucun des proches du personnage principal, Tony Stovak, ne le reconnaît, et à force d'insistance, il ne suscite plus qu'hostilité autour de son entourage. Ainsi débute un thriller captivant qui flirte régulièrement avec les limites de la folie. Si son terrain de jeux s'appelle Bordeaux, les enjeux que l'écrivain convoque sont situés beaucoup plus loin. Et l'auteur a soin de décrire pour ainsi dire chacune des minutes de l'histoire de Stovak, à la première personne, en un timing serré et détaillé gage d'un rythme effréné. D'où le titre peut-être, qui pourrait plutôt faire penser à une histoire d'ultimatum.

Vous avez dit Ukraine? Parfaitement! On le pressent en lisant les pseudonymes de quatre hommes de main impliqués dans ce qui s'avère une vaste mise en scène: Holova, Vushka, Rukà, Nohy – des noms évocateurs de parties du corps, à prononcer avec un accent qui les distinguera du russe standard: les "h" aspirés à la place du son "g" en témoignent. Plus tard dans l'intrigue, le lecteur se trouve confirmé dans cette intuition: l'histoire prend racine au milieu des années 2010, après les événements du Maïdan, lorsque le nouveau gouvernement ukrainien décide entre autres d'interdire la langue russe sur son territoire. Ce n'est pas le moindre des mérites de ce roman que de s'être intéressé à cette page d'actualité, alors que le monde regardait ailleurs.

Et Tony Stovak, alors? Son errance est riche en rebondissements et prend des allures de quête existentielle puisque d'un moment à l'autre, tout le monde le nomme George Lawrence. Une identité qui lui est violemment imputée, et si crédible (il se retrouve même avec une carte de crédit à ce nom, dûment approvisionnée) qu'il pourrait finir par y croire. Ce, d'autant plus qu'autour de lui, soit on l'ignore, soit on le nomme ainsi, soit on l'éloigne avec vigueur: amis, collègues, famille. Rares sont les brèches d'un jeu dangereux qui paraît bien rodé et vise, en fait, quelqu'un d'autre. 

L'écrivain sait convoquer les hautes sphères de la police et du renseignement pour faire avancer son intrigue. Cela, sans oublier d'exciter la curiosité du lecteur, en particulier, autour d'une belle rousse énigmatique présente sur les lieux de plus d'une péripétie du roman. Cela va conduire directement dans les locaux d'institutions telles qu'Interpol ou la DGSE, judicieusement en deuxième partie du récit, c'est-à-dire à un moment où Tony Stovak, éprouvé par une intrigue qui le pousse aux limites de la paranoïa, n'est plus en mesure de savoir qui est ami et qui est ennemi. Cette ambiguïté astucieusement installée n'est pas pour rien dans le fait que le lecteur, nourri de retournements de situation hardis, tourne frénétiquement les pages pour arriver au suivant.

Et qu'est-ce qui survivra à cette intrigue meurtrière, lue par certains personnages du roman comme une chasse à des terroristes séparatistes du Donbass qui, à ce moment, ne suscite qu'indifférence aux yeux du public français? De façon modélisée, l'écrivain répartit les contacts de Tony Stovak entre collègues, famille et amis – tels sont les liens sociaux de tout un chacun, éventuellement poreux. Stovak les connaissait-ils vraiment? Survivront-ils, ces liens, à telle ou telle révélation? La fin du roman laisse entrevoir un nouveau Tony Stovak, attentif à l'essentiel et prêt à solder une bonne part de son ancienne vie. Quitte à donner effectivement la mort? Tout s'achève en effet sur un geste d'adieu et sur un doigt qui se crispe sur une queue de détente...

Sébastien Bouchery, Cadran, Paris, Nouvelles Plumes, 2016.

Lu par Audrey, Thierry-Marie Delaunois.

dimanche 21 juin 2026

Dimanche poétique 747: Madeleine Chapsal

Il fait beau à en mourir
et hier tu as pris le train
un train de nuit
bien tranquille
qui t'a posé ce matin
dans une gare de province
où t'attendent deux enfants
et cette gentille femme leur mère
qui t'accueille en souriant
Ce sont des mains dans les tiennes
mille baisers près des cheveux
au fond est-ce bien la peine
que le ciel soit tellement bleu
lorsque l'on porte en soi-même
la joie des fins de semaine?
Il fait beau à en mourir
la pendule fait du bruit
c'est drôle d'être à Paris
quand les autres gens sont partis
par la fenêtre le ciel
découpe un grand carré bleu
et c'est fou ce que les roses
au pied de mon lit font joli

Madeleine Chapsal (1925-2024), Divine passion, 1981. Source: Régine Deforges, Poèmes de femmes, Paris, France-Loisirs, 2002.